La servante écarlate, tome 1 de Margaret Atwood

couv19126740Résumé :

Devant la chute drastique de la fécondité, la République de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d’esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred, « servante écarlate » parmi d’autres, à qui l’on a ôté jusqu’à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Le soir, en regagnant sa chambre à l’austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, de travailler… En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté.

Ce que j’en pense :

C’était après la catastrophe, quand ils ont abattu le Président, mitraillé le Congrès et que les militaires ont déclaré l’état d’urgence. Ils ont rejeté la faute sur les fanatiques islamistes, à l’époque. […] C’est à ce moment-là qu’ils ont suspendu la Constitution. Ils disaient que ce serait temporaire. Il n’y a même pas eu d’émeutes dans la rue.

Voilà comment la République de Gilead a vu le jour. Tout s’est enchaîné très vite, dans la stupeur générale. Personne n’a moufté, personne « ne s’est réveillé », ne comprenant que trop tard ce qui était en train de se produire. La rapidité et la facilité avec laquelle la démocratie américaine et tous ses principes ont été renversés m’ont effrayée : Margaret Atwood a fait preuve d’un grand réalisme pour raconter la mise en place de cette théocratie totalitaire.

La République de Gilead est en effet une dictature qui s’appuie sur la religion pour fonctionner. Elle a aussi une conception radicale de la place de la femme dans la société. Alors que pour certains comme Serena Joy la femme doit rester au foyer, pour d’autres elle n’a qu’un seul rôle : procréer.

Notre fonction est la reproduction […] Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquée par des cajoleries, ni de part ni d’autre […] Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout : vases sacrés, calices ambulants.

Defred est le symbole de cette nouvelle société dans laquelle les femmes fertiles sont utilisées pour donner naissance. L’utilisation de leurs corps est abjecte selon moi. Personne ne devrait être « une ressource nationale » comme Defred et un nombre incalculable d’autres femmes le sont. Les scènes sexuelles deviennent alors malsaines. Elles m’ont cependant touchée car elles montrent clairement que les servantes sont contraintes d’offrir leur corps.

Ces femmes sont aussi invisibles, habillées de rouge de la tête aux pieds. Ce sont « les gens dont on ne parlait pas dans les journaux », ils vivaient « dans les brèches de l’histoire ». Elles n’ont aucune reconnaissance, personne ne les prend en considération et ça m’a fait mal au cœur.

Malgré ce manque de reconnaissance, ces femmes vont s’endurcir et parfois se battre. Defred m’a justement bouleversée car elle arrive à un point où elle ne désire plus qu’une chose, abandonner, et pourtant elle continue de se battre, en se rappelant sans cesse sa vie antérieure.

Ce que [les revues féminines] contenaient étaient une promesse. Elles parlaient de transformations ; elles suggéraient une série infinie de possibilités […] Elles suggéraient une aventure après l’autre, un homme après l’autre. Elles suggéraient le rajeunissement, la souffrance vaincue et transcendée, l’amour éternel. La véritable promesse qu’elles contenaient c’était l’immortalité.

Ces rappels de la vie passée sont disséminés dans tout le roman. Etant « une réfugiée du passé », Defred essaie effectivement de se souvenir ce que c’était d’être une femme avant la dictature. Les descriptions qu’elle fait sont semblables à nos modes de vie actuels. Cela fait froid dans le dos, c’est comme si Margaret Atwood prédisait notre avenir.

Defred se rappelle sa vie d’avant et nous la décrit à de nombreuses reprises. J’ai beaucoup aimé cette immersion dans son quotidien d’antan. Découvrir son bonheur avec Luke et son enfant, prendre conscience de sa magnifique amitié avec Moira, une femme totalement atypique, m’a plu. Defred puise sa force dans tous ses souvenirs et j’ai trouvé ça plus qu’admirable. J’ai moi-même éprouvé de la nostalgie pour le monde qu’elle a abruptement quitté. C’est très triste…

Defred a conscience que, si c’est si dur pour elle, c’est parce qu’elle se souvient. Les générations futures seront plus malléables, étant donné qu’elles n’auront pas connu ce monde de liberté et d’épanouissement et elle le redoute, comme en témoigne le passage suivant :

– Pour celles qui viendront après vous, ce sera plus facile. Elles accepteront leurs devoirs de bon cœur.
[Tante Lydia] ne disait pas : parce qu’elles n’auront pas de souvenirs, de quoi que ce soit d’autre.
Elle disait : parce qu’elles ne désireront pas ce qu’elles ne peuvent pas avoir.

Et c’est d’ailleurs pour retrouver sa liberté, parce que Defred se souvient ce que c’est que d’être maîtresse de son propre corps, qu’elle va entrer dans la Résistance. En effet, elle « aspire à n’importe quoi pour rompre la monotonie, renverser le prétendu ordre respectable des choses ».

Ne laissez pas les salopards vous tyranniser. Je me répète cette phrase mais elle n’a plus de sens. On pourrait aussi bien dire : Ne laissez pas l’air exister ou : N’existez pas.
Je pense qu’on pourrait dire cela. Nolite te salopardes exterminorum.

La formule « Nolite te salopardes exterminorum » est la clef. Elle montre que beaucoup de femmes en ont marre d’être prise pour du bétail par les plus puissants qu’eux. C’est par cette phrase que Defred va connaître la Résistance.

Defred est peu active en tant que Résistante mais c’est difficile de lui en vouloir. Je me suis énormément attachée à cette servante écarlate parce qu’elle est selon moi un modèle de courage et d’équilibre. Elle prend des risques tout en restant prudente. Elle a parfois envie d’abandonner mais elle ne le fait pas et se bat comme elle le peut, à sa façon.

J’ai aussi adoré la signification entourant le mot « Mayday », c’est tellement poétique. De plus, ça souligne bien la détresse ressentie par les servantes habillées de rouge.

Pour conclure, ce roman d’anticipation est absolument passionnant. Il m’a beaucoup fait réfléchir sur la condition des femmes. Je lirai sans aucune hésitation le tome 2 (d’ailleurs, j’ai été assez surprise que l’auteure ait décidé de l’écrire, plus de 30 ans après !). J’espère en tout cas qu’un monde comme Gilead ne verra jamais le jour… Sur ce, je vous laisse avec cet extrait qui m’a touchée en plein cœur :

Je regrette qu’il y ait tant de souffrance dans cette histoire. Je regrette qu’elle soit en fragments, comme un corps pris sous un feu croisé ou écartelé de force. Mais je ne peux rien faire pour la changer.

Une lecture qui a frôlé le coup de coeur

Et vous, qu’avez-vous pensé de ce livre ? Croyez-vous que Margaret Atwood a prédit notre avenir avec ce roman ? Car, après tout, de la dystopie à la réalité, il n’y a qu’un seul pas.

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Chronique du tome suivant : The Testaments

11 réflexions sur “La servante écarlate, tome 1 de Margaret Atwood

  1. Est-ce que tu as vu la série TV ? Est-ce qu’il y a beaucoup de différence ? J’aimerai bien lire le livre mais maintenant que j’ai vu la série, j’ai peur que ce soit un peu pénible à lire et que je fasse trop de comparaison :s

    Aimé par 1 personne

    • Non, je n’ai pas vu la série TV (mais je compte y remédier un de ces jours !) Du coup, je ne peux pas te dire s’il y a des différences… mais il y en a sûrement (je ne sais juste pas dans quelles proportions !)
      En tout cas le tome 1 est vraiment bien, il axe beaucoup sur la place des femmes dans la société, je ne sais pas si c’est autant le cas dans la série ? D’ailleurs tu en penses quoi des trois saisons pour le moment ^^ ?

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      • Je n’ai pour le moment vu que les deux premières saisons car je suis les diffusions de TF1 séries.
        Je trouve cette série vraiment très intéressantes et flippantes quant à l’avenir des femmes surtout que certains faits font quand même écho à notre société même si on en n’est pas encore là heureusement. Il y a aussi un message d’espoir avec les femmes qui résistent. J’ai hâte de découvrir la troisième saison.

        Dans le même genre, je te conseille « Vox » qui est un livre qui aborde aussi la place des femmes dans la société avec un point de vue dystopique. J’ai fait une chronique sur le blog si tu veux voir.

        Aimé par 1 personne

      • Vu ce que tu me dis là, la série et le livre ont l’air d’être identiques sur le thème de la place de la femme. Dans le livre aussi il y a des passages qui font craindre pour l’avenir des femmes… J’espère que ce genre de société de verra jamais le jour (on en est encore loin mais on ne sait jamais !)
        D’ailleurs quand j’ai emprunté le bouquin, c’est d’abord la bannière « le livre qui fait trembler l’Amérique de Trump » qui m’a attirée (donc ce sujet est quand même d’actualité) !

        Et pour Vox, non je ne connais pas, mais je vais aller regarder ta chronique, ça m’intéresse 😉

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      • Si ! Je ne comprends même pas comment on peut voter pour des lois aussi restrictives au 21ème siècle…. Mais aux Etats-Unis si les républicains ne gagnent pas les prochaines élections, je pense qu’il y a moyen de « freiner » la situation et de ne pas détériorer la condition de la femme plus qu’elle ne l’est déjà (notamment du point de vue de l’avortement).

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  2. Vox de Christina Dalcher dont on a entendu beaucoup parler cette année m’a donné encore plus envie de lire La Servante Ecarlate surtout que j’aime aussi beaucoup la série télé même si la saison 3 m’a déçue. Apparemment, le style de l’auteure est assez particulier mais je pense vraiment le lire bientôt.

    Aimé par 1 personne

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