L’œil du paon de Lilia Hassaine

Résumé :

« Héra était fascinée par ces petites planètes qui habillaient la robe rousse du paon. La lumière du matin, diffractée par les lamelles des plumes, oscillait du vert émeraude au doré, moiré de reflets bleu métallique. Sur ses ailes, des centaines de plumes parsemées de perles claires, aussi éclatantes que les étoiles d’une nuit sans lune. Quant à l’herbier de sa fourrure, il avait la couleur ocre des feuilles mouillées d’octobre, que piétinait déjà Héra, loin de son île.
À l’ombre des marronniers, elle découvrit les premières images de Paris. »

Après avoir toujours vécu sur une île sauvage de Croatie, Héra se retrouve à Paris chez une tante qui la traite comme une étrangère. Tandis que son petit cousin, Hugo, reporte toute son affection sur elle, Gabriel, le mystérieux instituteur de l’enfant, l’initie aux plaisirs de la ville. Vite intégrée à la jeunesse des beaux quartiers, contaminée par le cynisme ambiant, Héra semble se satisfaire d’une certaine artificialité. Mais un drame bouleverse le cours de son destin.

Ce que j’en pense :

Je regarde quelquefois les chroniques de Lilia Hassaine sur TMC, dans l’émission Quotidien. Je la connaissais donc comme journaliste et, quand j’ai appris que son livre L’oeil du paon était entré dans la prestigieuse collection blanche, j’ai eu envie de le lire. Il y a quelques mois, c’était un autre de ses romans, Soleil amer, qui était en lice pour le prix Goncourt. J’étais donc encore plus curieuse de découvrir cette nouvelle plume, qui faisait beaucoup parler d’elle. Et, le hasard faisant bien les choses, il se trouve qu’une de mes amies avait lu L’œil du paon. Elle m’a donc prêté son livre, tout en m’assurant que l’histoire était magnifique. Et, effectivement, elle a raison : ce roman est un chef-d’œuvre. L’intrigue romanesque n’est pas parfaite, loin de là ; mais la plume de l’auteure ne m’a pas laissée insensible. Et c’est ce style d’écriture qui m’a totalement conquise, et qui a fait de ce roman un coup de cœur.

Un conte moderne

L’histoire prend tout d’abord place sur l’île des paons, au large de la Croatie. C’est là-bas qu’Héra va grandir, aux côtés de son père Adonis notamment. J’ai apprécié cette touche de mythologie présente dans l’univers et dans le prénom des personnages. Cela insufflait un peu de merveilleux à l’histoire et ne rendait la suite du roman que plus saisissante encore. Suite à une malédiction sur son île, Héra doit effectivement la quitter et partir pour Paris. Elle va ainsi faire la connaissance de sa tante, qui n’est que froideur et indifférence. La ville parisienne n’est donc guère mieux… Ce contraste, ce décalage entre son île enchantée et Paris est tout simplement marquant, il est impossible de ne pas y être sensible. Il est d’ailleurs superbement décrit par l’auteure, notamment à travers ce passage, l’un de mes préférés du roman :

Il aura fallu que j’arrive en ville pour me sentir seule.
La solitude, la vraie. Celle qu’on éprouve au milieu des gens.
Seule, au sein de ma propre famille, ce couple qui ne communique pas, cet enfant plus seul que moi encore.
Jamais je n’avais eu cette sensation auparavant…
Le sentiment étrange d’être dans la salle d’attente de ma vie, un endroit vide et triste, avec une lumière jaunâtre et des magazines périmés. Le pire, c’est que je ne sais même pas ce que j’attends…

J’ai donc adoré que Lilia Hassaine nous raconte l’histoire d’Héra comme s’il s’agissait d’un conte désenchanté de la vie moderne. Le seul bémol, c’est qu’il y avait trop de points de vue différents. L’auteure voulait créer du mystère je pense, relativement à cet univers de conte, mais je trouve qu’elle a donné de la voix à trop de personnages. Il y a le point de vue omniscient, celui d’Héra et de quasiment tous les personnages. Ça m’a paru trop, à force on perdait le fil du récit…

Une plume incroyable

La plume de Lilia Hassaine m’a complètement transportée, et c’est pourquoi je choisis de vous en parler dès le début de la chronique. L’auteure a en effet un talent fou pour mettre en mots les sentiments, les états d’âme. L’histoire n’aurait pas été la même sans sa plume à la fois incisive et tellement douce. Elle m’a touchée droit au cœur par sa justesse ; beaucoup d’extraits ont résonné en moi.

J’ai de plus eu l’impression que l’auteure choisissait ses mots avec soin, comme si elle connaissait leur pouvoir. Elle parle par exemple de la relation amoureuse entre la tante d’Héra et son oncle, et au lieu de dire qu’ils s’aiment moins qu’avant, que leur amour arrive sur la fin, elle écrit que les sentiments sont « asséchés, diminués, crépusculaires ». C’est en lisant ces adjectifs que j’ai vraiment pris conscience de la beauté de la plume de Lilia Hassaine. Et à travers son écriture extrêmement poétique, c’est comme si elle nous livrait une petite part d’elle-même.

Ce qui m’a aussi plu, c’est la personnalité d’Agathe, la tante d’Héra. L’auteure travaille un peu son personnage et on découvre que derrière sa froideur se trouve une grande âme sensible. J’ai apprécié sa sensibilité littéraire, et les quelques réflexions sur la lecture qui parsèment le roman (sur Proust notamment) m’ont également touchée.

Donc le style d’écriture m’a totalement convaincue et a fait de ce livre un coup de cœur. Les personnages, et surtout l’héroïne principale, Héra, ont également contribué à rendre cette lecture magnifique.

Héra, l’ascension et la déchéance

Héra m’a émue par son parcours et par sa capacité d’adaptation. Elle arrive à Paris, dans un monde qu’elle ne connaît pas et qu’elle va apprendre à apprivoiser. C’est donc une sorte de récit initiatique, et ça m’a fait penser au personnage de Candide chez Voltaire, qui découvre aussi peu à peu les malheurs et la cruauté de la vie humaine.

Pour en revenir à Héra, ce qui m’a plu, c’est qu’elle n’est pas parfaite : elle fait des erreurs, et apprend. Je ne souhaite pas trop en révéler, mais Héra va donc découvrir la vie parisienne et être prise dans son étau : son orgueil va gonfler, gonfler, jusqu’à atteindre le point de non-retour. J’aimerais vous en dire davantage, mais personnellement j’étais bien contente de ne rien savoir de l’histoire avant de la découvrir, alors je vous laisse l’entière surprise si vous voulez la lire 😉 Mais ce qui est sûr, c’est que son ascension et sa déchéance sont fulgurantes. J’ai été happée par ce personnage qui ne nous ressemble que trop. Pour ma part je me suis même identifiée à elle dans ses émotions. Le passage à propos de la salle d’attente que j’ai inséré plus tôt dans ma chronique a résonné en moi, de même que cet extrait que je trouve tout simplement bouleversant :

A l’euphorie succède la mélancolie, chez les caractères tourmentés. Il suffit d’un rien, d’un mot, d’une intuition, ou d’un imperceptible changement d’environnement, pour que ce genre d’individu se trouve perturbé, rongé par une angoisse indéterminée […] Depuis qu’elle vit à Paris, Héra est parfois sujette à ce genre d’angoisses métaphysiques, qui sont comme des dépressions orageuses sans pluie, lorsqu’on entend le grondement sourd du tonnerre et qu’on observe dans le ciel des nuages chargés qui refusent d’éclater. Ça finit toujours par passer, aussi vite que c’est venu. Peut-être est-ce l’ennui, un profond sentiment d’inutilité ou de vide, une absence de sens, ou de la nostalgie. Peut-être est-ce la combinaison de toutes ces petites causes mystérieuses qui peuvent subitement transformer le caractère d’un homme. Héra tourne en rond, désorientée. Ça va passer, elle le sait. Ça passe déjà. Au détour de la rue des Francs-Bourgeois, elle se surprend même à sourire bêtement. Elle respire. Dieu que c’est bon de respirer. Redresse la tête. Ça sent le printemps, le réveil des primevères et des bougainvilliers.

Le parcours d’Héra m’a donc beaucoup plu, notamment parce qu’il sonnait juste. L’auteure va par ailleurs se servir du regard étranger, extérieur d’Héra pour nous proposer une critique de notre société, et plus particulièrement de Paris.

Une satire du petit milieu parisien

Cette dimension m’a surprise : je ne m’attendais pas tellement à découvrir une critique de la société. Mais la plume mordante de Lilia Hassaine m’a énormément plu. Elle va par exemple commencer un chapitre en décrivant une enseigne de bonbons, avec les enfants s’arrêtant devant la vitrine, l’employée du magasin et son badge rose. Et, d’un seul coup, tout ce beau décor paisible laisse place à une autre réalité : devant la boutique se trouve un banc, avec un accoudoir central pour éviter que les sans-abris viennent y dormir. Ce passage m’a marquée car je ne m’attendais pas à cette chute. Et Lilia Hassaine va en provoquer plusieurs tout au long du roman.

Elle s’attache donc à démystifier Paris, à mettre en lumière tous ses dérèglements. Elle va insister sur l’orgueil des individus, leur hypocrisie, leur individualisme. Ce qui est néanmoins dommage, c’est qu’elle s’éparpille beaucoup dans son propos : je pense qu’il aurait été plus judicieux de dénoncer une ou deux choses de manière approfondie plutôt que de vouloir critiquer tous les travers de la vie humaine de manière superficielle… Et cela rejoint ce que j’écrivais plus tôt sur la multiplication des points de vue : je trouve qu’elle a voulu abordé trop de thématiques différentes, et cela m’a semblé contreproductif.

Malgré ces quelques légères imperfections, ce roman a donc été un gros coup de cœur pour moi. Je recommande ce livre à tous ceux et celles qui aiment la poésie et qui veulent découvrir une nouvelle plume talentueuse !

J’espère vous avoir donné envie de découvrir les livres de Lilia Hassaine 😉

9 réflexions sur “L’œil du paon de Lilia Hassaine

  1. Je n’avais même pas fait le rapprochement avec la chroniqueuse de Quotidien quand tu avais présenté ce roman dans mon article Raconte ton livre. Je ne savais pas qu’elle écrivait, merci pour cet info 😉
    En tout cas ta chronique donne vraiment envie, a part le bémol sur la quantité de point de vue, tu sembles avoir adoré ce roman et l’écriture douce de l’auteure. Je le note, merci beaucoup ! 😊

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    • De rien, avec plaisir 😉 Elle a aussi écrit un autre roman, Soleil amer, que je n’ai pas (encore) lu mais qui a également de très bonnes critiques ! Tu regardes de temps en temps l’émission ? De mon côté j’avais appris qu’elle sortait un livre, mais via un site littéraire et non via l’émission ^^
      Cette question des points de vue est assez secondaire donc n’hésite pas à lire le roman si l’occasion se présente !! Car c’est vraiment une superbe expérience de lecture, et l’histoire possède beaucoup plus de qualités que de défauts (de mon point de vue en tout cas). Bonne soirée !

      Aimé par 1 personne

      • Oui c’est ce que j’ai vu dans ta chronique du coup, je regarde de temps en temps l’émission, je trouve les chroniques très bien présentées. 😊 Mais j’ignorais aussi qu’elle écrivait du coup. J’en prend bonne note pour L’œil du paon, ça pourrait être une bonne expérience et me permettre de sortir de mes habitudes, merci Mathilde. 😊

        Aimé par 1 personne

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